L’envie de repartir… Déjà?!

Never stop walking… Ne pas s’arrêter de marcher et déjà repartir. « Déjà?! »…Oui, déjà…

 

On m’a déjà plusieurs fois posé la question du passage du statut de nomade à sédentaire : qu’est-ce que ça fait, après avoir marché tous les jours pendant plus de 2 mois, de ne pas repartir marcher tous les matins? Moi, ça me fait du bien. Plus précisément, ça fait du bien à mes pieds, qui se réparent doucement. Et puis marcher 20 à 30 kilomètres par jour, c’est éprouvant pour l’organisme. Au bout de 10 jours, je commence seulement à me sentir moins fatiguée. Donc, oui, ça m’a fait du bien de m’arrêter, et de ne rien faire. Car depuis 10 jours, je ne fais rien, à part dormir, lire, ouvrir l’œil et observer, et penser à repartir.

Penser à repartir, mais pour où? Aucune idée. Quand? Bientôt. Encore à pieds? Pourquoi pas. Longtemps? Je ne sais pas. Pour le moment, je ressens surtout l’envie d’être ailleurs que là où je suis, mais sans savoir vraiment où j’ai envie d’être. Repartir ne m’ennuie pas. L’envie de repartir ne m’effraie pas. Ce qui m’interpelle davantage, c’est est-ce que j’aurai encore cette envie au retour : ai-je envie de repartir (pour revenir) ou de partir (pour ailleurs)?

 

Au bout d’un moment, ça commence à faire beaucoup de questions. D’ailleurs, ça fait même plus de questions maintenant que lorsque je suis partie en avril… Bon, ben alors, ça servait à quoi, de marcher pendant 1 600 km, si c’est pour avoir un tas de questions plus gros à l’arrivée qu’au départ??? « Ça servait à quoi? »… La bonne question serait plutôt « ça sert à quoi? ».  Le Chemin, finalement, ça sert maintenant. Parce que maintenant, je capitalise sur ce que j’ai vécu pendant 2 mois.

 

Pendant 2 mois, j’ai marché, certes, mais j’ai fait d’autres choses aussi. Par exemple, j’ai appris.  A gérer l’effort, à écouter ce que mon corps me chuchotait à l’oreille, ce que la douleur ou la fatigue voulait me dire, d’où venait le bonheur et le bien-être. A ne pas dépasser ce que je ne pouvais pas faire (et lorsque je l’ai dépassé, j’ai souffert, j’ai compris… Et j’ai appris encore…?).

J’ai aussi appris que, du point de vue du corps et de ses capacités, il n’y a pas de règle : un jour est unique (la veille ne prédit pas ce que je suis aujourd’hui et maintenant, et j’ignore comment je serai demain. En kilomètres, ça fait : ce n’est pas parce que j’ai parcouru 30 km hier, que j’en ferai autant aujourd’hui et que je serai capable d’en faire 35 demain…) et une heure est unique (ce n’est pas parce que je suis bien maintenant, que je serai bien dans 1 heure, ou dans 4… Je me souviens notamment d’une journée où j’avais prévu, pour la première fois, de faire près de 30 km, de me sentir bien à 14h et de confirmer la réservation d’un lit à l’étape à Limogne en Quercy, et de finalement avoir un gros coup de barre 1 heure après mon coup de téléphone, et de finir très péniblement l’étape qui reste parmi les souvenirs douloureux).

La sensation que cela donne, c’est d’avoir confiance en soi et en demain, à toute épreuve. Ce que je ne fais pas aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui, je ne suis pas en mesure de le faire, je SAIS que je peux le faire, je n’ai pas de crainte, et je le ferai demain. L’idée, ce n’est pas de procrastiner à tout va, c’est d’utiliser ses ressources quand elles sont là, et d’optimiser son énergie sur le long terme.

 

L’autre sensation, c’est celle de ne pas avoir peur. Sur le Chemin, on part le matin sans savoir de quoi sera fait la journée, mais ça ne fait pas peur d’ignorer. On ne se pose pas la question d’arriver : on arrive. Plus ou moins tôt, plus ou moins en forme, on arrive. Quand un obstacle se présente, une blessure, une aide à apporter, un endroit où l’on a envie de passer plus de temps, on s’adapte et on adapte sa journée, voire les jours suivants. On fait face et d’ailleurs, on n’imagine même pas ne pas faire face. Je crois qu’avancer sans avoir peur est l’une des choses essentielles que j’ai apprises dans mon aventure. Et comme le disait ce jeune américain qui partage sa vie entre son donativo près d’Arzua en Espagne, les États-Unis, et ses travaux d’écriture et de piano à Paris : l’enjeu principal, quand on rentre du Chemin, c’est sans doute de ne pas recontacter la peur une fois de retour chez soi, ne pas se laisser ré-envahir par les peurs incessantes que nos milieux et nos sociétés nous font vivre en permanence.

 

Qu’est-ce que cela m’apporte aujourd’hui, alors que j’ai mon tas de questions devant moi? Je n’ai pas toutes les réponses aujourd’hui, mais je n’ai aucun doute sur le fait que je trouverai mes réponses demain, ou après-demain. Je n’ai pas toutes les réponses tout de suite, mais je n’angoisse pas. Le fait d’avoir un tas de points d’interrogation devant moi ne me fait pas peur, car je n’ai pas peur de ne pas trouver de réponse et je n’ai pas peur de trouver les réponses non plus. Quelque part, même, je crois que j’ai des (mes) réponses. Et j’ai confiance en mes capacités à agir, à choisir, et à m’adapter, comme sur le Chemin.

Et l’envie de repartir, dans tout cela? Je crois que de m’extirper une nouvelle fois de mon environnement me permettra surtout de refaire l’expérience du retour, sans les décalages cette fois.