Une journée hors du temps.

Passer les Pyrénées. L’étape dont j’avais lu qu’elle était la plus difficile mais aussi la plus belle. C’était aujourd’hui, et je suis épuisée, et en même temps un peu émerveillée, je crois, par cette journée.

Je suis partie avec le sentiment qu’il s’agissait presque d’un nouveau départ. Comme le début d’un deuxième chemin. Ce matin, il y avait chez moi un mélange d’anxiété et d’excitation, de joie et de peur : on a envie d’y aller, de partir, de réussir, mais on se demande quand même « vais-je y arriver? ».

Au départ de Saint-Jean-Pied-de-Port, on est porté par le flot des pèlerins qui prennent la route. A Saint-Jean-Pied-de-Port, l’ambiance a déjà largement évolué par rapport aux étapes précédentes. On a un peu l’impression que le village est totalement dédié aux pèlerins, et surtout, les pèlerins viennent de partout dans le monde. Hier soir, autour de la table, 14 pèlerins, 4 français, et les autres venaient d’Italie, du Brésil, de Corée, de Norvège ou d’Allemagne. Dans la montée, c’est pareil, toutes les nationalités se côtoient.

 

Dans la montée, justement, passé Orisson et les 8 premiers kilomètres (très raides), je suis passée dans le brouillard et ne l’ai plus quitté jusque Ronceveaux. C’est une drôle de sensation : on ne voit ni le ciel, ni l’horizon de toute la journée.

En dessous du brouillard...

En dessous du brouillard…

 

Les pèlerins se mettent en file indienne le long de la route ou du chemin. Chacun à son rythme et au rythme des averses (une averse par heure environ aujourd’hui). Une fois recouvert des ponchos, on a l’air de petits fantômes. J’avais l’impression de faire partie d’une procession de fantômes, le long d’un ruban de bitume qui se perd rapidement dans le brouillard. Au bout d’un moment, en montant, le brouillard s’épaissit. On voit à peine le fantôme devant soi. Et personne ne parle. Ça me donnait l’impression d’avancer dans un univers rempli de blanc, et silencieux, comme dans du coton.

Les fantômes dans le brouillard.

Les fantômes dans le brouillard.

 

On avance en suivant juste les marques rouges et blanches. On perd tous les autres repères. Je ne savais plus quelle heure il était. Rien pour s’arrêter, rien pour s’asseoir ou faire une pause. Je fais un ou deux arrêts, rapides. Je grignote quand j’ai faim sans savoir s’il est 10 h ou déjà midi. Et ça monte toujours.

Pendant ces moments, on ne réfléchit pas vraiment. En tout cas, ce n’est pas le moment de se demander ce qu’on fait là, et pourquoi on marche : ce n’est pas le moment de douter! Par contre, j’ai eu le temps de repenser aux 750 kilomètres déjà parcourus, les étapes et villages qui m’ont marquée, les rencontres aussi. J’ai pensé à tous ceux à qui j’ai déjà dit au revoir, ceux que j’ai perdu de vue il y a quelques jours et que je ne reverrai pas, puisqu’ils s’arrêtaient avant les Pyrénées. Et ceux que j’ai croisé hier en lançant « à demain, à Ronceveaux! ».

 

Le vent était froid. Et de temps en temps, il arrivait à pousser un nuage et je découvrais un morceau de montagne ou de vallée.

Une trouée...

Une trouée…

 

Jusqu’au col de Bentarte et la Fontaine de Roland, je vais bien. Les derniers kilomètres de montée, alors que j’ai fait le principal, sont par contre interminables. La fatigue s’accumule, et maintenant, j’ai vraiment froid. À partir de là, plus rien ne compte. Je monte, j’essaie de ne pas me faire mal, de boire régulièrement. Passage du col de Lepoelder. Photo, sourire de circonstance. Début de la descente. 4 km de descente, très raide, dans les bois, la boue et toujours le brouillard. Je ne sais toujours pas l’heure, mais ces 4 km dans la boue semblaient ne jamais vouloir se terminer, je n’en voyais pas le bout. Et j’étais épuisée, à rêver d’une douche chaude, d’un thé brûlant, avec un (ou deux ou trois…) carré de chocolat, du réconfort. Interminables.

La descente dans la forêt.

La descente dans la forêt.

 

En arrivant, on est soulagé : enfin! Je crois que je n’ai jamais fait quelque chose qui m’a autant crevé, entre la montée, certes, mais aussi la pluie, le vent et le froid humide.

 

Et on arrive dans une mécanique bien huilée, celle de l’abbaye de Ronceveaux : plus de 180 lits et jusqu’à 300 au moment de grandes affluences. Rien que le placard des chaussures m’a donné le vertige!

Le placard des chaussures à Ronceveaux.

Le placard des chaussures à Ronceveaux.

On m’a attribué le lit 254 à l’accueil. En arrivant dans le bâtiment, j’avais l’impression d’être dans un sous-marin! Mais à dire vrai, vu mon état de fatigue, le côté cadré « là, le lit ; là, les douches ; pour la lessive, tu suis les flèches jaunes ; repas à 19h » m’allait très bien un jour comme aujourd’hui, où j’avais déjà grillé tous mes neurones…