Une vie de vagabonde.

Pèlerin? Marcheur? Randonneur? Voyageur à pieds? Je me pose cette question tous les jours, depuis 10 jours au moins. Ça revient presque à se poser la fameuse question : « pourquoi je marche? ». J’en suis venue à me questionner parce que, lorsque j’ai à me présenter, dans un gîte ou un office de tourisme, j’ai du mal à dire « je suis pèlerine sur le Chemin de St Jacques et je voulais savoir…. ». Ça ne me vient pas naturellement : « je suis pèlerine »…
Après plusieurs discussions avec mes amis du Chemin, il s’avère qu’il demeure dans le terme « pèlerin » quelque chose de religieux. Et je sais que la religion n’est pas ce qui m’anime.

Marcheur? Randonneur? Ça ne me va pas non plus. Ça n’inscrit pas assez dans la durée de ce que j’ai entrepris.

 

Alors que suis-je? J’ai repris la définition et l’étymologie du nom « pèlerin » : il vient du latin peregrinus qui veut dire « étranger » ou « celui qui voyage ». C’est finalement ce sens là, sans la religion, qui correspond le plus à ce que je vis dans mon chemin : vagabonde, une pèlerine sans pèlerinage. Qui cherche le bout de la terre, plus que la tombe de l’apôtre.

 

En s’inscrivant dans la durée, en dépassant le temps ordinaire des vacances (une semaine à 15 jours), on entre dans l’extra-ordinaire et un nouveau réflexe se crée : celui de repartir tous les matins. A Figeac, puis à Cahors, je m’étais dit que m’arrêter 24h pour profiter serait peut-être sympathique. Et puis finalement non. Si on n’est pas obligé de s’arrêter, pour une raison de santé souvent, le matin, on fait son sac et on quitte le lieu qui nous a hébergé une soirée, une nuit. C’est ça, la vie de vagabond : une nouvelle normalité, l’automatisme du départ. On reste en mouvement. Et quand on s’arrête, c’est pour se poser 1h sur un banc dans un village désert où on pourrait compter sur les doigts d’une seule main le nombre de voitures que l’on a vu passer, ou pour aller prendre un café dans un bar PMU d’une petite ville sans intérêt (soit dit en passant : j’aurais pu proposer mes services au Routard pour faire un guide des meilleurs bars PMU sur le Chemin!… Là, je teste la terrasse du bar de la place de la cathédrale à Condom, dans le Gers : presque 28 degrès, boisson fraîche bienvenue! ?).

 

Une autre sensation propre au vagabondage, c’est celle de ne pas trouver sa place en ville. Les arrivées dans les villes sont déplaisantes, interminables. L’arrivée à Moissac cette semaine a fini de m’en dégoûter : 3 km à parcourir avant d’arriver dans un centre ville moche (à part l’abbatiale, circulez : rien à voir), 3 km le long des voies de chemin de fer, des nationales, sur des trottoirs trop petits, où il faut éviter d’accrocher les rétroviseurs avec les bâtons de randonnée et le sac à dos (note pour plus tard : l’arrivée dans Burgos et ses kilomètres de zones industrielles et d’aéroport bitumés me donnent le vertige rien qu’en y pensant…). Quand le vagabond entre en ville, il arrive dans un espace qui n’est pas fait pour lui et où tout le lui rappelle. Jusqu’au regard des citadins.
Pour expliquer cela, rien de mieux que l’extrait de la chanson de Daniel Balavoine :
« Quand on arrive en ville
Tout l’monde change de trottoir
On n’a pas l’air virils
Mais on fait peur à voir ».
Tout est là, même si lui parlait des zonards. J’ai parfois l’impression d’être un fruit exotique, en arrivant en ville…

Avec la coquille sur le sac, on se sent encore identifié et identifiable. Une fois la coquille déposée, plus aucun signe pour se faire reconnaître. On se promène dans des vêtements dépareillés et multi-usages (pour optimiser le poids du sac). A ce moment là, je me sens être un fruit exotique, en veste polaire et en tongs (rien d’autre, à part les chaussures de marche… Mais mes tongs sont dorées et imprimées python : l’honneur est sauf!…) dans la ville… J’ai du mal à me sentir à ma place. Et là encore, on préfère repartir.

 

Au bout d’un certain temps, au bout de 3 semaines, je me sens donc vagabonde, étrangère qui découvre des villages ensommeillés. Je suis si éloignée de ma vie habituelle, que j’ai l’impression d’être dans un autre pays, ou d’avoir changé d’époque (version « Les visiteurs » :  dans certains endroits, on a presque l’impression que le temps s’est arrêté avant l’invention de la machine à vapeur et la révolution industrielle…). Je suis en voyage à pieds et toujours en re-partance pour ailleurs, sans savoir où exactement, mais le but n’a déjà plus vraiment d’importance.

Cahors (15 mai 2016)

Cahors (15 mai 2016)